mars 5, 2021

Strictly Criminal – Le Retour du Roi

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Titre Original : Black Mass

De : Scott Cooper

Avec Johnny Depp, Joel Edgerton, Benedict Cumberbatch, Dakota Johnson

Année: 2015

Pays: Etats-Unis

Genre: Policier, Thriller

Résumé :

Le quartier de South Boston dans les années 70. L’agent du FBI John Connolly convainc le caïd irlandais James « Whitey » Bulger de collaborer avec l’agence fédérale afin d’éliminer un ennemi commun : la mafia italienne. Le film retrace l’histoire vraie de cette alliance contre nature qui a dégénéré et permis à Whitey d’échapper à la justice, de consolider son pouvoir et de s’imposer comme l’un des malfrats les plus redoutables de Boston et les plus puissants des États-Unis.

Avis :

En voilà un qui revient de loin.

Étoile montante dans les années 80, star caméléonesque aux choix parfois surprenants dans les années 90, la carrière de Johnny Depp avait pris un tournant un peu bancal dès le milieu des années 2000. Poussé par le succès de Jack Sparrow, par sa volonté de plaire à ses enfants, et peut-être aussi par un assagissement qui le maintenait dans le confort de l’habitude, il avait finit par se contenter de répéter ad libitum le même schéma, à base de personnages outranciers copieusement maquillés et de jeu tout en exubérance et fanfreluches.

Et quand il restait sobre (du moins physiquement), on le découvrait anecdotique, voire insignifiant. Pour un Rango ou un Lone Ranger (deux rôles derrière lesquels il se cache pourtant), combien de Charlie et la Chocolaterie, d’Alice aux pays des merveilles, d’Into the Woods en roue libre, combien de Tourist, de Rhum Diary, de Transcendance sans saveur… On se demandait ce qu’était devenu le Jojo qui nous avait tant convaincu par le passé. Où étaient l’Edward aux mains d’argent, le Gilbert Grape, l’Ed Wood ou l’Inspecteur Abberline, où étaient John Dillinger et Donnie Brasco ?

Et bien réjouissons-nous, ce Johnny là est de retour !

Et ce n’est pas étonnant que ce Strictly Criminal brasse les thèmes à la fois de Public Enemies et du film de Mike Newell, tant il semble que Depp se surpasse régulièrement quand il s’agit de s’aventurer dans le polar, et les méandres des milieux interlopes du crime.

Et pourtant on est loin, très loin de la performance sobre de ces deux films là. Encore une fois, on le retrouvera grimé, maquillé, bref dissimulé derrière le masque d’un autre, mais ce n’est pas parce qu’il a abusé de la formule par le passé qu’il faut maintenant lui empêcher tout déguisement. Tout simplement parce qu’il fait partie de ces acteurs qui ont besoin de ça.

Depuis ses premiers pas (21 Jump Street décrivait après tout comment des policiers adultes se fondaient dans la masse d’un lycée) jusqu’à ce Strictly Criminal, il n’a eu de cesse de se travestir (parfois littéralement, comme dans le très bon Avant la Nuit) pour se glisser dans la peau de ses personnages. Parce que c’est ce qu’il aime faire au cinéma.

Certes on a pu le voir sans fioritures au fil des années, parfois pour des performances très réussies (en témoignent Neverland ou Arizona Dream), mais on ne le sent jamais plus à l’aise que dans les personnages très typés, du réalisateur complètement allumé à l’écrivain complètement drogué, en passant par l’enquêteur victorien blafard ou le gentil illuminé. Et après tout, se fondre dans la peau d’un personnage jusqu’à ne plus faire qu’un, c’est quand même la base du métier d’acteur, et on aurait tort de le lui reprocher.

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Si je m’étends autant sur ce bon vieux Johnny (non, ce n’est pas sale), c’est que sans amoindrir le reste des qualités du film, il faut bien avouer que c’est sa présence et sa performance qui ont le plus frappées, et ce dès les premières images diffusées sur le net. Strictly Criminal, c’était le retour de Johnny Depp dans un rôle sérieux, le retour de Johnny Depp dans un rôle sombre, le retour de Johnny Depp dans un film d’envergure autre qu’un blockbuster, bref, le retour de Johnny Depp. En prenant à bras le corps le rôle de James « Withey » Bulger, criminel ultra-violent, ultra-charismatique et ultra-dense, il ramenait à lui toute l’attention, clouant le spectateur à son fauteuil en une seule bande-annonce, et ce malgré la présence de Scott Cooper derrière la caméra (le petit génie déjà aux commandes de Crazy Heart et Les Brasiers de la colère), ainsi que d’une tripotée d’acteurs talentueux devant. Joel Edgerton, Benedict Cumberbatch, Kevin Bacon, Rory Cochrane, Peter Sarsgaard, Adam Scott, on les a tous oublié au profit d’un Johnny Depp magnétique, délaissant ses apparats de carnaval sans toutefois tomber dans la sobriété monochromatique.

Et cette présence se confirme dès les premières minutes du film. Imposant, menaçant, fascinant, le personnage de James Bulger et sa physionomie sont en eux-mêmes si charismatiques qu’ils permettent à l’acteur une économie de moyen extrêmement efficace. Tout en visage impavide et brusques déchainements de violence, tout en regards d’acier et posture massive, il se contente d’être là, de bouffer l’écran et de captiver le spectateur par ce mélange de loyauté sans faille et de folie destructrice. On est autant terrifié par sa capacité à exécuter quiconque dit un mot de travers, que touché par les drames qui ont émaillés sa vie et que l’on sent poindre sous sa carapace, le tout dans un mélange d’émotions qui finit par être perturbant. Car Bulger n’est ni un héros, ni même un anti-héros. C’est un salopard de la pire espèce. Avec des convictions, des douleurs et des peines, et un attachement profond à la famille, mais un salaud tout de même. Considéré comme le criminel le plus violent de toute l’histoire de Boston, il n’hésite pas à s’en prendre à ses amis, à manipuler le FBI avec qui il travaille, à utiliser les connections de son frère sénateur, avec tout le charisme brûlant qui le caractérise.

Bref, Johnny Depp EST James Bulger, et James Bulger est un monstre humain.

Mais le mieux dans tout ça, c’est qu’à aucun moment, malgré sa personnalité hors du commun et la performance de son interprète, il ne prend le pied sur les autres protagonistes ou leur vole la vedette. Chaque personnage étant remarquablement écrit, chaque acteur crevant l’écran avec une intensité de jeu remarquable, quand bien même ils n’apparaitraient que sur une poignée de séquences, jamais personne n’est laissé pour compte. Même les petits rôles en apparence insignifiants sont joués par des acteurs au mieux de leur forme (Corey Stoll convainc bien plus que dans Ant-Man, Juno Temple n’a qu’une scène et irradie littéralement, même la Dakota Johnson de 50 nuances de Grey s’avère être une excellente actrice).

Au lieu de phagocyter l’attention par sa performance, Johnny Depp crée une inertie incroyable autour de James Bulger, et fait graviter une galerie de personnages qui se nourrissent les uns les autres, donnant plus au résultat des airs de film choral sur une époque houleuse que de biopic uniquement centré sur un personnage haut en couleur.

Car au final, Strictly Criminal (pour une fois, alléluia, le titre choisi pour la France est bien plus pertinent et lourd de sens que le titre original) n’est pas l’histoire de la vie de James Bulger. Elle s’enracine certes dans son parcours de criminel, mais celui-ci n’est que le vecteur d’une histoire bien plus large, il permet de ramener à lui le destin de tout son entourage, jusqu’à en faire le point central de tout un microcosme. Avec son alliance secrète avec le FBI, c’est presque plus l’histoire de l’agent John Connolly (Joel Edgerton) qui est racontée.

Natif de South Boston, ami d’enfance de James Bulger et de son frère, il verra son ambition dévorante et son sens de la loyauté le pousser à la fois à passer un marché avec Bulger pour détruire la mafia italienne, et ensuite à protéger coûte que coûte cet ami, qu’il considère comme un frère (alors que le propre frère de Bulger, sénateur sur la route du succès, se défend lui même de mêler ses affaires à celle du criminel), le mettant dans des situations extrêmement délicates. C’est le parcours de cet agent borderline, attachant mais cynique, naviguant constamment en eaux troubles, prêt à tous les mensonges et toutes les manipulations pour protéger cet ami envers qui il fait preuve d’une loyauté qui dépasse même celle du milieu criminel, c’est cette « association de malfaiteurs » fragile qui nous est contée. Un pacte dangereux qui dévore peu à peu sa vie privée et pourrait bien précipiter sa chute.

Même si Johnny Depp bouffe l’écran et reste l’attraction principale la majeure partie du temps, avec sa mâchoire carrée et sa calvitie étrange, c’est Joel Edgerton le vrai personnage principal du film, et il est une preuve de plus de la faculté des acteurs à se renvoyer la balle sans jamais s’effacer les uns derrière les autres, ainsi que celle du réalisateur de savoir mettre en valeur chacun des protagonistes, en faisant de Johnny Depp un soleil autour duquel tout tourne plutôt qu’un trou noir qui aspirerait l’attention portée à ses camarades.

Plus encore que la direction d’acteur (qui semble couler de source quand on sait qu’il a été acteur avant de passer derrière la caméra), c’est dans le cadrage et la réalisation pure que Scott Cooper fait encore montre d’un sérieux talent. D’une sobriété sèche, mais racée, qui sait, au choix, surprendre ou toucher, elle s’efface derrière les performances d’acteurs sans jamais devenir fonctionnelle. Alternant champs-contrechamps glaciaux, longs plans immersifs et montage au cordeau, Scott Cooper confirme sa capacité à instaurer une ambiance délétère, et son sens de la mise en tension et de la rupture de rythme semble s’être encore aiguisé depuis les Brasiers de la colère.

Grâce à sa maitrise du découpage, on évolue en eaux troubles sans jamais vraiment savoir quelle direction prendra la scène, la réalisation se calquant ainsi sur le comportement erratique de Bulger et la relation sur le fil du rasoir qui l’unit à Connolly.

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Bref, non content de célébrer le retour aux affaires d’un excellent acteur qui s’était un peu perdu dans la facilité, Strictly Criminal confirme le talent d’un grand réalisateur en devenir, et sait peindre une galerie de personnages charismatiques jamais sous-employés en même temps qu’il décrypte un passage peu connu de l’Histoire de la criminalité américaine. Ce qui fait bien assez de raisons pour se laisser tenter.

Note : 18/20

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Par Corvis

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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