Sicario – Le Cartel dans le Désordre

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De : Denis Villeneuve

Avec Emily Blunt, Benicio Del Toro, Josh Brolin, Jon Bernthal

Année : 2015

Pays : Etats-Unis

Genre : Thriller

Résumé :

La zone frontalière entre les Etats-Unis et le Mexique est devenue un territoire de non-droit. Kate, une jeune recrue idéaliste du FBI, y est enrôlée pour aider un groupe d’intervention d’élite dirigé par un agent du gouvernement dans la lutte contre le trafic de drogues. Menée par un consultant énigmatique, l’équipe se lance dans un périple clandestin, obligeant Kate à remettre en question ses convictions pour pouvoir survivre.

Avis :

Il faut que je vous fasse un aveu : je n’ai vu aucun film de Denis Villeneuve.

(Enfin si, j’ai vu Sicario, sinon je ne serais pas sur le point de vous en parler)

(Quoique j’en connais que ça n’arrêterait pas)

Bref, jusqu’ici, je n’avais pu que saliver à chaque annonce de film, puis rater immanquablement chaque sortie, et malgré ma propension à l’achat compulsif de dvds, je n’avais pas pris le temps de rattraper mon retard.

C’est donc avec le regard vierge et la conscience tranquille que je m’attaquais à Sicario lors de sa présentation à Cannes en mai dernier, avec un sentiment conflictuel, dû à la controverse relative de ses travaux précédents.

Encensés par les uns, conspués par les autres, loués pour leur virtuosité visuelle ou honnis pour leur scénario fumeux, si ce n’est Incendies, au moins Prisoners et Enemy avaient créé une certaine polémique critique.

Cela ne devrait pas être le cas avec Sicario tant le film semble exempt de reproches.

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Dès la première séquence, descente millimétrée et implacable d’une unité du FBI dans un repaire de trafiquants de drogue pour délivrer des otages, les bases sont posées. Une ambiance oppressante sous l’écrasant soleil d’Arizona, une tension permanente grandement aidée par la réalisation calme et réfléchie de Villeneuve, des personnages caractérisés par leur présence et leurs actes plus que par leur passif, des images glaçantes et des événements inattendus, un cocktail détonnant qui courra tout au long du film et vous scotchera au siège jusqu’aux dernières images.

Non contente de nous exposer immédiatement la ligne de conduite visuelle et narrative du métrage, cette mise en bouche nous dévoile aussi le canevas de départ en l’espace de quelques minutes, de manière fluide et non intrusive.

Bien aidé par le charisme d’Emily Blunt (indéniablement à l’aise en « Tough girl » depuis Edge of Tomorrow), toute en tension contenue, lassitude maitrisée et gestuelle méthodique, qui campe un agent idéaliste et renfermé, qui se retrouvera projeté en plein brouillard une fois assignée à une unité d’élite traquant les trafiquants de l’autre côté de la frontière.

Un point de départ scénaristique dense mais clair, une ambiance délétère et suffocante, une réalisation subtile, fluide, et en même temps d’une brutalité terrible, une héroïne forte et fragile parfaite identification du spectateur, bref, tous les ingrédients sont là pour ne plus décrocher jusqu’au générique.

Car c’est là que Sicario frappe très fort. Dans cette faculté à susciter l’engouement, voire la fascination, malgré une histoire nébuleuse, linéaire mais remplie de zones d’ombre, de laquelle le spectateur sera constamment mis à l’écart.

Se sentir exclu d’une histoire, obligé de suivre passivement les agissements des protagonistes sans connaître les tenants et aboutissants, juste en se contentant du visuel, bref rester sur la touche, est généralement désagréable pour le public. On aime comprendre ce à quoi on assiste, se voir donner des pistes de lecture pour appréhender un film. Logiquement cela aurait du être un défaut flagrant à reprocher à Sicario.

Sauf que le long-métrage de Denis Villeneuve est assez intelligent et bien fait pour avoir appliqué ce concept de manière volontaire, et en faire un véritable moteur du scénario.

Le spectateur avance en plein brouillard, certes, dans une sorte de cauchemar éveillé à la fois déstabilisant et hypnotique, mais cela reste complètement logique, puisqu’il suit le déroulement des événements à travers le regard de Kate, l’héroïne, elle aussi catapultée dans un univers opaque, dont elle ne sait rien, et qui se révèle être un vrai sac de nœuds.

Utilisée et laissée dans le flou, elle ne sait rien, ni des antécédents des gens qui l’entourent, ni de leurs véritables motivations, ni des détails des opérations et des conséquences ultérieures, rien.

Elle est balancée là-dedans par ses supérieurs, qui ont décelé en elle la force et l’efficacité nécessaires, sans la concerter, sans informations, et le public se retrouve parfait avatar du personnage qui doit se contenter d’obéir et d’avancer dans l’obscurité, parfois littéralement.

Une condition originale et étouffante pour le spectateur donc, comme elle est frustrante pour Kate, regard extérieur embrigadé dans une mission qui le dépasse, transformé en arme sur pied.

Du coup, Sicario est sciemment constellé de flous scénaristiques, de cadres vides, ou qui occultent certains éléments, avec de forts contrastes entre lumière et obscurité, mettant parfois dans l’ombre ou la clarté des personnages, suivant s’ils sont informés ou non, intègres ou borderlines, jusqu’à questionner leur allégeance.

Un procédé qui se retrouve bien entendu avec les personnages. Hormis Kate (et encore, on en sait peu sur elle et son passé), ceux-ci ne sont que des fantômes, des silhouettes à l’autorité imposée, à la présence si imposante, au mystère si angoissant qu’ils n’ont pour ainsi dire pas besoin de background.

Que ce soit Matt (Josh Brolin), le chef de l’unité faussement cool en chemise hawaïenne qui la tient sciemment à l’écart du cœur du problème, ou Alejandro (Benicio Del Toro), consultant mexicain au passé trouble, tous sont plus caractérisés par ce qu’ils cachent que par ce que l’on sait d’eux, jusqu’à ce que l’héroïne, comme le spectateur, remette en question ses certitudes sur qui est qui, qui travaille pour qui, et dans quel but.

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Finalement, Sicario n’est pas un film qu’on peut regarder distraitement, ou simplement pour se divertir en suivant une histoire policière. Il faut s’y plonger entièrement et accepter d’être déstabilisé et perdu, de passer d’un calme oppressant aux interventions clandestines énervées et sans pitié, de se laisser emporter par la maitrise narrative et visuelle de Denis Villeneuve qui, bien aidé par la musique glaciale de Johann Johannson, délivre une œuvre d’une limpidité rare, d’une efficacité troublante et d’une brutalité ponctuelle mais féroce.

Note : 19/20

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Par Corvis

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