décembre 2, 2020

Le Tout Nouveau Testament – La Preuve par Dieu

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De : Jaco Van Dormael

Avec Benoit Poelvoorde, Yolande Moreau, Catherine Deneuve, François Damiens

Année : 2015

Pays : France, Belgique, Luxembourg

Genre : Comédie

Résumé :

Dieu existe. Il habite à Bruxelles. Il est odieux avec sa femme et sa fille. On a beaucoup parlé de son fils, mais très peu de sa fille. Sa fille c’est moi. Je m’appelle Ea et j’ai dix ans. Pour me venger j’ai balancé par SMS les dates de décès de tout le monde…

Avis :

Mercredi 02 Septembre Jour J avant scandale religieux et manifestation de catholiques intégristes à la sortie des cinés !

Sacré Jaco.

Curieux personnage que monsieur Van Dormael. Un peu à la manière d’un Terrence Malick belge, il n’a jamais privilégié la quantité à la qualité (enfin, le Malick pré-2000 dirons-nous, il s’est depuis bien rattrapé, pour le meilleur et pour le pire).

Avec 5 films en 25 ans (dont un, Kiss & Cry, passé totalement inaperçu en 2011), il fait figure d’esthète parcimonieux délivrant ses œuvres au compte-goutte. Ce qui pourrait le faire tomber rapidement dans l’oubli, si chacune de ses nouvelles productions n’était pas un événement, que ce soit par son sujet ou ses expérimentations formelles (ou les deux).

Découvert avec Toto le héros (vainqueur de la Caméra d’Or en 1991 et qui fut comparé par les critiques les plus flatteuses au Citizen Kane d’Orson Welles), consacré par le Huitième Jour (immense succès critique et public qui offrit une palme d’or à ses acteurs Pascal Duquenne et Daniel Auteuil et un César pour ce dernier), il a ensuite pris tout son temps pour livrer un nouveau film à la fois personnellement et visuellement flamboyant, si étrange et déstructuré que Mr Nobody décontenança le public et n’eut pas le même retentissement que ses deux précédents films (ce qui ne l’empêche absolument pas d’être un film magnifique, culte pour beaucoup, qui résonne au-delà de la simple fiction).

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Échaudé le père Van Dormael (ce que confirmeraient l’humilité et la sortie en catimini de Kiss & Cry) ?

Que nenni. Comme à son habitude, il a patiemment attendu que l’inspiration vienne et qu’il retrouve l’opportunité de réaliser un film profond, intelligent, et visuellement enthousiasmant.

Et c’est exactement ce qui s’est passé avec Le Tout Nouveau Testament.

Et plus encore !

On découvre avec ce nouveau film des facettes inattendues de la part du réalisateur. Si on l’avait vu léger au détour de quelques séquences sur ses précédents essais, c’est la première fois qu’il dévoile un côté ouvertement drôle, parfois absurde, parfois poétique, toujours satirique (sujet oblige), qui devrait faire gondoler les spectateurs comme des planches de tôle dans une carrosserie.

Et plus encore, il fait preuve d’un esprit frondeur et rebelle aussi pertinent que grinçant, ruant littéralement dans les brancards d’une société morne, codifiée, et assujettie à une religion qu’elle n’imagine pas être autre chose que ce qu’elle en a fait.

Car voyez-vous, Dieu et la religion catholique, ce n’est pas ce que vous croyez. Non, non.

En fait, si Dieu existe bien, il habite à Bruxelles, a le physique du Benoit Poelvoorde des mauvais jour, une femme placide et soumise au cœur d’or qui ressemble trait pour trait à Yolande Moreau, un fils qu’on ne voit plus qu’en bibelot depuis 2000 ans, et enfin une fille, Ea, coincée dans cet appartement sordide et espérant désespérément pouvoir faire quelque chose contre son père.

Car au-delà de tout ça, le problème, c’est que Dieu est un personnage odieux, cynique, misanthrope et mégalomane (dans le film hein, je ne fais que décrire, me collez pas une fatwa sur la tête). Balançant de la flotte pour déprimer ses ouailles, créant des lois qui font avancer la file d’à côté toujours plus vite ou sonner le téléphone à peine entré dans le bain, bref, méprisant le genre humain qu’il est pourtant sensé avoir créé à son image. Pas étonnant, donc, qu’Ea profite de son absence et de la porte de son bureau laissée ouverte pour lui jouer un drôle de tour : envoyer à tous les humains de la Terre leur date de décès par SMS. Le début de la fin pour Dieu, d’une odyssée biblique à échelle humaine pour Ea, et d’un maëlstrom d’émotions.

Émotions diverses et variées, allant de l’hilarité la plus pure à l’émoi le plus profond, en passant par l’étonnement joyeusement outré devant la critique frontale de la religion et les sujets abordés peu catholiques.

Car, contrairement aux apparences, Le Tout Nouveau Testament n’est pas un film « tout-public ». Avec des sujets tels que l’envie irrépressible de meurtre, la zoophilie, le travestissement/transgenre, la dépendance au sexe ou encore la maltraitance envers les enfants, accompagnés par une diatribe plutôt anti-religion patriarcale qui prône le retour à la Déesse mère, le tout sous couvert d’une comédie irrévérencieuse, le film risque de faire grincer pas mal de dents, et on l’imagine bien être rapidement taxé d’hérésie.

Quand on se rappelle le scandale provoqué par un film de genre aussi inoffensif que Stigmata, et la propension des intégristes, quels qu’ils soient, à ruer dans les brancards dès qu’on ne les brosse pas dans le sens du poil, on imagine à peine les rassemblements offusqués que devrait provoquer le nouveau Van Dormael (en tout cas on devrait bien se marrer).

C’est d’autant plus ballot que c’est se refuser une réflexion pointue, qui va bien au-delà de la simple pochade impertinente de jeune rebelle aux cheveux sales. Jaco Van Dormael ne réalise peut-être pas souvent de films, mais il fait mouche à tous les coups, hérétique ou pas. Véritable ode à la compassion et à l’ouverture d’esprit, Le Tout Nouveau Testament est un récit poétique, ultra-caustique certes, mais qui n’oublie jamais de proposer un discours émouvant derrière la façade humoristique.

Car si Ea s’en va découvrir le monde, ce n’est pas que pour fuir la colère de Dieu, c’est aussi sur les conseils de son frère (ou de sa statue) qui la convainc de partir en quête de 6 nouveaux apôtres, pour écrire le nouveau Testament du titre. Un périple qui l’emmènera très loin, et l’amènera à rencontrer des personnages aussi bigarrés qu’attachants, tous tiraillés par leurs peurs, leurs envies et leurs doutes, maintenant que la date de leur mort leur est connue. Le tout alors que la « révélation par SMS » d’Ea s’étend et prend des ramifications inattendues, et pendant que son paternel la poursuit sans relâche, faisant lui aussi des rencontres, mais sans jamais faire preuve de l’esprit de compassion que son statut nécessiterait, ce qui provoque des situations aussi cocasses que désagréables (surtout pour lui).

Bref, un film extrêmement ambitieux dans ce qu’il raconte, certes très provocateur, mais d’une douceur phénoménale, et d’une pertinence folle sur les rapports humains et notre rapport à la mort.

Réussite sur le fond, et réussite sur la forme, puisqu’avec sa réalisation ludique, originale et enlevée, Jaco Van Dormael mélange à la fois les préoccupations et les styles visuels de Mr Nobody et Le Huitième Jour (on retrouve d’ailleurs Pascal Duquenne dans une poignée de scènes d’une beauté déchirante à faire pleurer Vladimir Poutine), pour faire de son film une sorte de version éthérée du Fabuleux Destin d’Amélie Poulain dégraissée de ses tics visuels trop ostentatoires.

Un film aux allures de conte, à la structure éclatée mais toujours limpide, telle une suite d’éléments qui se rassemblent comme un puzzle et crée un tout cohérent avec une multitude d’histoires et de caractères.

Un peu le principe de l’Humanité quoi.

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Au final, il a beau être irrévérencieux et napper le tout d’un vernis humoristique décapant, tout ce que fait Jaco Van Dormael, c’est réaliser une immense mise en abyme de la condition humaine, à qui il faudrait un bon ébranlement des certitudes (comme savoir l’heure de sa mort ou découvrir que Dieu n’est pas ce qu’il semblait être) pour enfin s’ouvrir au monde et à elle même.

Quand on est aidé par les prestations impeccables de Poelvoorde et Moreau, mais aussi d’un François Damiens touchant et d’une Catherine Deneuve hilarante, le tout porté par une BO qui donne envie de danser et de faire des bisous à tout le monde, ça semble si facile…

Dieu dit « que la lumière soit ! », et Le Tout Nouveau Testament sortit au cinéma.

Note : 19/20

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Par Corvis

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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